Voici l'article publié par Eric SOARES
SYSTàˆME DE MESURE DES CONDITIONS DE NAVIGATION (SMCN)
Proposée par Eric SOARES et publiée dans la revue " Sea Kayaker " de décembre 1999 sous le titre " Sea Conditions Rating System (SRCS) ", cette approche de l'évaluation des difficultés en mer nous a semblé pouvoir intéresser les lecteurs de PARIS-KAYAK International. En voici la version française grâce aux aimables autorisations de l'auteur et de l'éditeur. NDLR.
Lors d'une reconnaissance en rivière, les kayakistes s'arrêtent dans un contre-courant ou grimpent sur les rochers pour jeter un œil sur le prochain rapide. Ils repèrent les difficultés et choisissent un passage praticable. Comme l'environnement de la rivière reste constant pendant un certain temps, ce qu'ils ont vu correspond à ce qu'ils affrontent.
Par contre, l'océan change souvent et en permanence. Que vous analysiez la situation depuis la mer ou de la côte, ce que vous voyez n'est pas forcément ce qui vous attend si la marée tourne ou si le vent augmente. Il était nécessaire de trouver une méthode de classification du danger et des difficultés en mer, de façon à évaluer si les conditions sont trop difficiles pour naviguer en kayak. Les descendeurs de rivière ont établi une classification internationale pour mesurer la difficulté et le danger d'une portion de rivière ou d'un rapide. La voici :
- Classe I : eau courante avec seulement quelques ondulations, petites vagues et peu d'obstacles.
- Classe II : petits rapides, vagues de moins de un mètre, passages larges et dégagés nécessitant peu de manœuvres.
- Classe III : rapides à vagues hautes et irrégulières, passages étroits avec des manœuvres complexes.
- Classe IV : rapides longs et difficiles avec des passages très étroits nécessitant manœuvres précises et maîtrise de l'esquimautage. Les conditions dangereuses rendent le sauvetage difficile.
- Classe V : rapides extrêmement longs, difficiles et très violents, requérant une technique précise. Danger de mort éventuel en cas d'erreur.
- Classe VI : c'est la classe V poussée à l'extrême. Les conditions sont presque impossibles, praticables seulement par un groupe d'experts. Mort probable en cas d'erreur.
Bien que cette classification soit restrictive - la classe de la rivière peut augmenter en hiver quand il fait froid et que le débit de l'eau est plus important - elle est une indication de ce qu'affronte le kayakiste. Par exemple, si vous ne possédez pas parfaitement l'esquimautage, vous devez vous abstenir à partir de la classe III.
En mer, dans les eaux dégagées, les marins à voile utilisent l'échelle Beaufort pour mesurer les difficultés dues au vent. L'échelle Beaufort est efficace, mais insuffisante pour un petit kayak dans une zone de surf ou au milieu des récifs. Nous, kayakistes de mer, avons besoin de notre propre système de mesure, pendant de celui des kayakistes de rivière, qui tiendra compte du vent mais aussi d'autres paramètres, de façon à permettre au pagayeur de savoir si les conditions de navigation sont au-delà de ce qu'il peut assumer compte tenu de son niveau technique.
L'EVALUATION DES CONDITIONS
La mer étant un milieu complexe et changeant, il est indispensable de prendre le temps nécessaire à l'évaluation des conditions de navigation avant tout embarquement. Tout d'abord, il faut savoir si la météo annonce une tempête ou une grosse houle. Si la prévision n'interdit pas de naviguer, évaluez les conditions de navigation dès votre arrivée en bord de mer. Consultez vos coéquipiers et effectuez l'évaluation du SMCN (voir fichier SNCM.pdf joint) point par point. Une fois terminé, calculez le résultat, convertissez-le dans le système des classes I à VI et déterminez si tout le monde, au sein du groupe, est capable d'affronter les conditions du jour.
Voici quelques conseils pour utiliser l'échelle de mesure. D'abord, soyez certain de comptabiliser les conditions les plus contraignantes que vous pourriez rencontrer au cours de votre sortie. Il peut n'y avoir qu'une brise légère et une mer plate sans danger au point d'embarquement alors qu'un vent d'enfer règne sur le cap voisin balayé par une grosse houle interdisant de débarquer. Si vous souhaitez passer ce cap, ces conditions doivent être prises en considération.
Comptabilisez le temps. Si le courant de marée est faible à votre départ, mais va atteindre 6 nœuds lorsque vous atteindrez les récifs deux heures plus tard, c'est cette valeur qu'il faut prendre en compte.
Notez que l'échelle ne mesure que les conditions générales et ne prend pas en compte les cas de vagues vicieuses, de foudre etc. Si la météo annonce des conditions favorables, mais que vos observations vous font suspecter du mauvais temps, ne sortez pas.
L'utilisation de l'échelle nécessite de la pratique, spécialement si vous n'avez pas l'habitude d'évaluer les conditions de navigation. A la longue, vous devez être capable de calculer les facteurs de tête, sans avoir l'échelle à portée de main. Prenez une minute maintenant pour évaluer les conditions de votre dernière sortie, ou mieux, de la pire que vous ayez vécue. Quel était le niveau de la situation et était-elle inférieure à vos capacités techniques ?
DESCRIPTION DES FACTEURS
Chacun des facteurs a été pesé en fonction des difficultés et dangers. Avant d'utiliser la grille pour la première fois, prenez le temps de parcourir la description des facteurs pour mieux comprendre l'importance des variables et la méthode de calcul. Notez que les quatre premiers facteurs sont toujours applicables quelle que soit la navigation envisagée, même dans un port abrité.
Facteur 1 : La température de l'eau
La température de l'eau a un niveau de base de 22°C, car c'est celle pour laquelle la plupart des personnes peuvent nager confortablement. L'eau froide est la première cause de décès des pagayeurs, c'est pourquoi le facteur correspondant a une pondération importante. Toutefois, la compensation de l'eau froide ne nécessite pas de technique particulière, car une alimentation et des vêtements (combinaison étanche ou sèche) appropriés sont suffisants. De même, la température de l'air n'est généralement pas aussi importante car l'eau refroidit le corps vingt fois plus vite que l'air à la même température. Pour calculer le facteur 1, retranchez la valeur mesurée de la température de l'eau 22°C et doublez le résultat1. La valeur ainsi obtenue correspond au facteur 1. L'utilisation d'un thermomètre pour la mesure de la température de l'eau donne un résultat plus fiable qu'une estimation toujours imprécise et subjective.
Facteur 2 : La vitesse du vent
Plus il y a du vent et plus les conditions deviennent difficiles et dangereuses. Le vent est aussi inconstant ; il peut augmenter ou diminuer au moment de la mesure. C'est pourquoi nous lui avons donné une pondération importante. La vitesse du vent peut-être évaluée à l'aide de l'échelle Beaufort ou mesurée grâce à un anémomètre. Penser à faire le relèvement dans une zone exposée (et non pas à l'abri). Le calcul de l'effet du vent est simple : le résultat a la même valeur que la vitesse du vent en nœuds2. Si la vitesse du vent est de 15 nœuds avec des rafales à 25 nœuds, choisissez 25 pour le facteur 2.
Facteur 3 : La hauteur des vagues
La hauteur des vagues est mesurée en mètres3. Observez la mer quelques minutes pour être sûr d'avoir repéré les plus grosses vagues, puis estimez leur hauteur, c'est à dire la distance verticale qui sépare le creux de la crête, et non une valeur tenant compte de l'inclinaison. Multipliez la valeur par sept pour obtenir le facteur 3.
Facteur 4 : La distance de la côte
Il correspond à une estimation de ce qu'il vous faudra parcourir à la nage pour rejoindre un abri au cas où vous perdriez votre bateau. Comptez un point pour chaque centaine de mètres vous séparant de la côte. Au-delà de 2 kilomètres (20 points), soit un peu plus d'un mille, considérez que vous devrez attendre un sauvetage. Si quelqu'un du groupe n'est pas capable de nager 100 mètres pour rejoindre un abri ou qu'il n'y a pas d'abri à portée même si vous pouvez nager - la terre la plus proche est bordée de falaises à pic - ou si les conditions rendent la solution de nager jusqu'à un abri improbable, prenez 20 points pour le facteur 4. Ce calcul suppose que vous êtes vêtu correctement pour être dans l'eau et que vous pouvez effectivement nager en tenue de kayak avec le gilet sur le dos. Pour une longue traversée (20 points), prenez une V.H.F. pour pouvoir être localisé et repêché.
Facteur 5 : Les vagues déferlantes
Si les vagues font plus de 60 centimètres et déferlent, comptez 30 points (le facteur 5 a une pondération importante car les vagues ont plus de force lorsqu'elles déferlent en touchant le fond).
Facteur 6 : La présence de récifs
Si vous avez l'intention de pagayer dans une zone de récifs, ajoutez 20 points.
Facteur 7 : Les grottes marines
Ajoutez 20 points si vous avez l'intention de pénétrer dans une grotte. Si les vagues sont déferlantes (facteur 5) sur une zone rocheuse (facteur 6) et que vous allez traverser cette zone pour entrer dans une grotte (facteur 7), ajoutez 30 + 20 + 20 pour obtenir un facteur combiné de 70 qui, divisé par 20, donne 3,5 (classe III) et ceci avant d'avoir ajouté les quatre premiers facteurs !
Facteur 8 : La navigation de nuit
La nuit, la visibilité est réduite ; comptez automatiquement 20 points (addition d'une classe).
Facteur 9 : La présence de la brume
La brume réduit également la visibilité ; comptez 20 points (addition d'une classe). Si les facteurs 8 et 9 sont présents simultanément, ajoutez 40 points à votre total, ce qui augmente le risque de deux classes.
Facteur 10 : Les autres dangers
Utilisez cette rubrique pour prendre en compte des difficultés inhabituelles, temporaires ou locales. Un trafic maritime important, une zone réputée pour ses requins, des rouleaux qui déferlent brusquement ou un fort courant donneront chacun 10 points supplémentaires. Sont également à prendre en compte les plages très pentues avec des déferlantes, les turbulences, les courants de marée très importants, un air extrêmement froid, une pluie intense ou de la grêle, des icebergs ou autres objets flottants.
L'UTILISATION DU SMCN
Voici des exemples4 typiques illustrant chacune des classes.
Classe I : Port de Collioure, en Méditerranée, près de la frontière espagnole, en hiver. La température de l'eau est de 12°C (20 points), la vitesse du vent est de 10 nœuds (10 points), la hauteur des vagues est de 30 cm (2,1 points), la distance à la côte est de 200 mètres (2 points) et il n'y a pas d'autre facteur. Le total des points fait 34,1. Divisé par 20, on obtient 1,7. N'importe quel kayakiste correctement vêtu et sachant nager peut pagayer en toute sécurité dans ces conditions. Si on ajoute une brume dense (20 points), le total monte à 54,1 qui, divisé par 20 donne 2,7. C'est maintenant de la classe II+. C'est encore réalisable, mais plus dangereux. Vous voyez comme même un port, petit et protégé, un jour de temps calme peut donner une classe supérieure à la classe I.
Si vous souhaitiez tester le surf un jour typique par vent d'Ouest sur la plage de la Palue au bout de la presqu'île de Crozon, vous calculeriez la difficulté de cette façon : La température de l'eau est de 12°C (20), la vitesse du vent de 8 nœuds (8), la hauteur des vagues de 1,5 mètres (10,5), la distance maximum pour rejoindre un abri est de 200 mètres (2) et vous êtes dans une zone de surf (30). Votre total est de 70,5 qui, divisé par 20, donne 3,53 soit classe III. Comme c'est en classe III, vous savez que vous pagayez dans des conditions difficiles et devez maîtriser parfaitement l'esquimautage et les techniques de récupération. Si vous constatez que des facteurs locaux comme une plage très pentue, des rouleaux déferlants brusquement ou un fort courant sont à intégrer, vous devez ajouter 10 points ou davantage et recalculer le résultat.
Vous souhaitez jouer dans le dédale rocheux du Cap de la Chèvre, le même jour. Vous ajoutez 20 points à cause des récifs (les autres paramètres sont inchangés) et vous obtenez un nouveau total de 90,5, qui, divisé par 20 donne 4,53 : Classe IV. Ceci est de la navigation extrême et nécessite une technique avancée. Il vaut mieux tenter ça avec un groupe compétent, jamais seul. Explorer une grotte dans le même coin et avec les mêmes conditions ajoute encore 20 points pour un total de 110,5. Divisé par 20, on obtient 5,53 : Classe V. Cette grotte, dans ces conditions, ne peut être explorée que par un groupe d'experts car, même si les vagues ne sont pas très hautes, elles compriment dans la grotte et vous pouvez être pris au piège ou vous y fracasser.
Inutile de dire que la classe VI ne doit pas être tentée, car le risque de décès est très élevé. Qu'est-ce qui constitue une classe VI en mer sans zone de surf, récifs ni grottes ? Imaginez la traversée de l'estuaire de la Gironde au niveau de Blaye en pleine tempête. La température de l'eau est de 12°C (20 points), le vent annoncé, de 40 nœuds (40 points) au milieu de l'estuaire, les vagues font 2 mètres (14 points) et déferlent (30 points) en raison de l'interaction entre le courant de six nœuds et le vent, et la distance est trop importante pour pouvoir rejoindre un abri à la nage (20 points). Le total ce jour là se monterait à 124. Divisé par 20, cela donne un total de 6,2 : Classe VI. Cela semble dangereux ? Ça l'est.
PRà‰CAUTIONS D'EMPLOI DU SMCN
L'état de la mer peut changer rapidement, aussi ne vous retrouvez pas dans une aventure d'une semaine en classe IV parce que l'indicateur SMCN donnait seulement classe II à votre départ. Appliquez le SMCN chaque matin avant de quitter le camp. Chaque jour et à chaque lieu, évaluez les points en vous basant sur les pires conditions que vous puissiez rencontrer.
Le SMCN n'évalue que les conditions de la mer, pas l'efficacité de votre équipement, ni votre préparation mentale ou physique, pas plus que le niveau technique des différents participants de votre aventure. Ne sous-estimez pas les conditions pour montrer que vous êtes le plus fort et ne poussez pas les autres à faire des choses au-dessus de leurs capacités. Le SMCN est utile, mais il est artificiel : il ne fait qu'estimer - sans garantir - les risques actuels auxquels vous aller avoir à faire face. Le SMCN est, au mieux, une ligne de conduite générale. Vous devez rester en alerte et veiller à tout changement de conditions. Sa réelle plus-value est d'inciter les pagayeurs marins à prendre le temps et l'effort nécessaire pour évaluer les facteurs complexes qui régissent la mer.
[RIGHT]Eric SOARES
Traduit de l'anglais par Philippe LASNIER[/RIGHT]
Eric SOARES vit à Moss Beach, en Californie, où il pagaie le long de la côte San Mateo. Le SMCN est intégré dans le livre qu'il a écrit en compagnie de Michael POWERS intitulé " Extreme sea kayaking " et publié au printemps 1999. Eric remercie Jim KAKUK et John LULL pour leurs conseils techniques dans l'élaboration de l'échelle.
Notes :
1 - Dans la version originale, les températures sont en degrés Fahrenheit. Le calcul en degrés Celcius conduit à une très légère surévaluation du facteur. NDT.
2 - Eric SOARES utilise la vitesse du vent en " Statute Mile per hour ", qui vaut 1,609 km/h alors que le nœud marin international correspond à 1,852 km/h. En conséquence, le calcul est légèrement sous évalué. NDT.
3 - La version originale mesure la hauteur des vagues en pieds. Un pied correspond à 0,3048 mètre. Le calcul en mètres conduit à une légère surévaluation du facteur. NDT.
4 - Les exemples de ce chapitre sont adaptés aux côtes françaises. La version originale les situait aux Etats-Unis. NDT.