Mimi l'otarie nous a suivi dans notre périple et voici son compte rendu...
nous attendons la suite avec impatience
Carnets de voyage de Mimi L'Otarie
Molène-Ouessant-Sein
JOURS J-X
Mon cousin Polo le Phoque, souverain de Molène, Iroise et autres lieux, mʼayant invitée à visiter son
royaume, je quittai mes mers australes au solstice dʼété. Jʼavais bien étudié lʼitinéraire à suivre, la
géographie du royaume de Polo, et pris soin dʼacheter auprès de lʼagence Merzhin un pass-Merveil. Je mis
la clé sous la roche, sautai de courants en courants, fis quelques étapes sur bancs de harengs et abordai
tranquille les rivages bretons.
Polo mʼavait incitée à visiter la célèbre rade de Brest avant notre rendez-vous du Conquet.
Il y avait là , mʼavait-il télépathé, une drôle dʼéquipe de rigolos se permettant régulièrement dʼenvahir son
territoire. Ces Bipèdes, jouant à contre-sens le mythe de la petite Sirène, se transforment parait-il en demi-
poissons singeant les queues de nos amies en sʼintroduisant dans un étrange engin tellement rigide quʼils
sont obligés dʼagiter frénétiquement leurs nageoires antérieures collées sur un drôle de bâton pour avancer.
Comme je suis coquette et soucieuse de cacher mes mignonnes petites oreilles pour voyager incognito,
jʼavais fait en cours de route provision de jolis chapeaux : des trucs ronds de toutes les couleurs que les
humains laissent traîner sur la mer. Aussi je pu mʼapprocher discrètement du port du Moulin-Blanc où les
Rigolos ont double repaire. Devant celui dit CKB un chevelu-barbu que je reconnus pour leur chef- le
Chevalier blanc- dʼaprès les descriptions de Polo, sʼagitait, enfournant des tas de paquets dans une grosse
caisse à hublots posée sur quatre bouées de sauvetage verticales que je vis plus tard se déplacer dans tous
les sens et à toute vitesse . Le Chef avait lʼair plus épuisé que rigolard. Grâce à mon ouà¯e fine, je lʼentendis
dire quʼil avait passé des heures à faire les magasins pour pouvoir nourrir son escorte. Drôle dʼidée... Mais
cʼest vrai que les poissons, faut savoir les attraper....
Un peu plus tard, -était-ce le même jour?, ma mémoire parfois me joue des tours,-je le vis entouré de
quelques autres manipulant leurs substituts de queues de poissons: rouges, jaunes, orange, et les empilant
sur une caisse roulante mais sans hublot cette fois. Ils répétaient "kayak, kayak" on eut dit des goélands.
Je dus me cacher ensuite entre les voiliers amarrés pour les entendre, de leur repaire du Tour duʼ M,
organiser les navettes de voitures (jʼai pas tout compris mais je répète) entre Le Conquet et la baie des
Trépassés où ils avaient la prétention de se rendre. Les mots volant bas sur lʼeau et le vent étant favorable,
jʼavais en arrivant surpris une conversation entre deux de leurs copains riant de cette prétention et faisant
des paris sur le nombre dʼacharnés qui arriveraient au bout.
Je devinai que leur week-end allait être chargé, et pendant quʼils préparaient leur voyage, jʼavertis mon
cousin de cette prochaine incursion sur son territoire. Je sentis quʼil les trouvait plutôt sympathiques et
courageux depuis quʼil avait vu certains dʼentre eux affronter les éléments déchaînés peu avant le solstice
dʼété, et quʼil avait discrètement empêché dʼautres, quelques jours plus tard, de se perdre dans la brume. Il
me dit quʼil allait leur organiser un comité dʼaccueil spécial.
Nous convînmes dʼun rendez-vous le lundi suivant, 10 août 2009 au calendrier des Bipèdes, devant le phare
du Conquet.
Je traînai tout le week-end autour de Brest, me reposant dʼune semaine maussade, pluvieuse, venteuse et
dʼune mer agitée et étudiant de loin le comportement des Humains et leur vocabulaire : jʼai vécu jusquʼici loin
de ce quʼils appellent la civilisation, mot qui rime avec pollution, consommation, compétition, confrontation,
déforestation, disparition etc, et pas du tout avec sagesse.
JOUR J: Départ vers Molène
Je mʼélançai le lundi aux aurores vers le lieu de mes retrouvailles familiales.
Jʼétais en vue du phare du Conquet lorsque jʼentendis un charivari sur la plage de Porz-Liogan. Je reconnus
le Chevalier et son escorte, 10 bipèdes en tout, arrivés dans des voitures chapeautées de kayaks. Il était
neuf heures à la montre que jʼavais trouvée sur une des plages où jʼavais réchauffé ma fourrure.
Ils descendirent leurs embarcations et mirent beaucoup dʼénergie à les bourrer de tas de sacs qui nʼavaient
pas lʼair tous décidés à faire le voyage. Puis après sʼêtre longuement concertés et avoir écouté
religieusement le Chevalier David dit Dap, ils les descendirent sur la plage, bizarrement affublés et
brandissant chacun une sorte de lance élargie aux extrémités. Ils prirent le départ vers 11H, à mi-marée
descendante. Le ciel était bleuté et la mer calme, mais il y avait un fort courant (coeff 83 pour les initiés) qui
inclinait les balises.
Dʼaprès les descriptions du Service de renseignement de Mer dʼIroise que mʼavait transmises Polo, je
reconnus trois des vétérans des îles Lofoten : la brune Sylvie juchée sur un Eski jaune et blanc, sa copine
Marie-Françoise en Magellan rouge, et le barbu Rémi sur un vénérable kayak jaune en polyeth. Françoise
dite Framboise, la baigneuse obstinée de lʼépisode rock nʼ roll Molène-Le Conquet, était là aussi, sur son fin
bateau tout neuf aux pointes relevées. Il y avait également les acteurs de
Perdus dans la brume : la blonde
Katell sur son shore-line orange et Jean-Luc, marseillais de Martigues en Artica rouge. Restaient trois
inconnus que les autres appelaient "les Indiens de Pornichet" : Dominique et Gilles en tenues jaune-coques
blanche faites main et Nicolas sur son Ysak couleur soleil. Cinq mâles et cinq femelles bien respectée la
parité !
Dap, dit le Chevalier Blanc (dʼailleurs sur monture orange cette fois, couleur des sages dʼOrient)), que je sais
Grand Druide dʼIroise, Maître des Marées, des Courants et de la Météo, traînait un peu en arrière ayant des
démêlés avec sa ligne de traîne dont la planchette cassa et qui finit par sʼemmêler. Exit donc, dès le départ
les espoirs de nourrir sa troupe de poissons frais pêchés. Jean-Luc avait pris les devants pour poser un
casier dans lʼespoir de régaler ses copains au retour.
Après avoir salué Le Conquet et son phare ils mirent le cap sur Béniguet (veuillez prononcer Béniguette si
vous voulez avoir lʼair au courant et passer pour un indigène! Tiens donc... et pourquoi pas Le Conquette?)
et atterrirent sur la plage au pied de la maison du Service ornithologique où ils furent salués par un des
gardes juché sur un tracteur.
Ils déballèrent gamelles et bidons et se régalèrent dʼun super-salade préparée par Dap qui reçut là ses
premiers galons de chef-cuistot. Le ciel sʼétait habillé de gris et il fallait bien ce savoureux intermède pour
garder le soleil en-dedans. Dʼailleurs je me serais bien invitée à la fête, mais je suis timide et comme la
marée était descendante je du mʼéloigner quelque peu, pour les observer discrètement sans avoir à marcher
sur mes nageoires bien que les galets soient jolis et dʼétonnantes nuances. Je respirais à pleines narines les
odeurs neuves de ces lieux inconnus si riches en goémons et grouillants de vie végétale et animale, et me
remplis les yeux de ces paysages sauvages, authentiques et puissants, gardant dans les ruines des
maisons couronnant les îles le témoignage de vies humaines rudes et soumises aux éléments.
Après leur repas, et une petite balade de lʼautre côté de lʼîle, vite traversée, pour voir les couleurs et les
humeurs de la mer en son Ouest, jʼassistai à la deuxième séance de portage du jour... et à la première de
traînage-pataugeage dans les cailloux et les algues car il y avait très peu dʼeau sur des dizaines et des
dizaines de mètres et lʼoptimiste qui montait dans son kayak était obligé dʼen sortir un peu plus loin, échoué.
Enfin tout le monde fut embarqué et ils mirent cap au Nord.
Polo ayant eu des affaires urgentes à traiter, mʼavait fait prévenir quʼil mʼattendrait finalement quelque part
dans lʼarchipel et je suivis donc ces drôles dʼhybrides dont le chef avait lʼair de bien connaître les lieux.
La marée descendante transformait les passages entre les îles en rivières quʼil fallait remonter et traverser le
nez dans le courant. Moi je trouvais ça plutôt drôle, la plupart des Rigolos aussi, tandis que dʼautres avaient
lʼair de peiner et que dʼaucuns faillirent faire un brutal demi-tour (horizontal et vertical...) surpris par un
contre-courant facétieux.
Cʼest sur un des îlots que Polo et ses sujets guettaient notre arrivée.
Imaginez les Rigolos en train de "faire des bacs", slalomant entre les îlots, rochers gris sous ciel gris. A leurs
yeux incrédules de gros rochers bien ronds et dodus semblent sʼagiter et certains glisser dans la mer. Des
phoques crient-ils ! Un grand nombre à gauche un peu à lʼécart, et un isolé à droite quʼils vont frôler: les voici
cernés!!! Une photo vite ! mais le courant qui les emporte dissuade les photographes amateurs et les soude
à leur pagaie. Dap est en train dʼexpliquer quelque chose à un de ses équipiers, et comme pour confirmer
ses dires retentit un cri puissant, prolongé, inconnu, étrange.... "Le cri du loup!!!!" dit Dap. Instant rare,
précieux, inattendu, véritable cadeau du ciel et de mon cousin Polo. Le cri du mâle dominant qui avertit sa
troupe dʼun danger, ou la salutation du Roi dʼIroise à ses visiteurs (et à sa cousine) ? Avertissement ou
bienvenue ? Qui sait ? Hé, hé...
Je visitai donc à la suite des Bipèdes (bipèdes, bipèdes, jʼen douterais si je ne les avais vu sortir de leurs
kayaks, lesquels leur donnent des allures de culs-de jatte...) et à leur insu, lʼarchipel de Molène dans son
entièreté et sa splendeur, frôlant Morgol et Litiri, saluant de loin Trielen et lîle aux Chrétiens, et croisant au
détour dʼun rocher un neveu, une cousine, une amie.
Finalement, après avoir vu lʼéolienne de Quéménes sous tous les angles, ils mirent enfin, à partir de
Ledenez-Queménes, le cap à lʼouest et, après un grand bac, atteignirent juste après la renverse et vers 15h,
la jetée de Molène au pied du camping et de la SNSM, accueillis par quelques pêcheurs souriants (mais oui,
ça existe!) qui leur laissèrent bien volontiers la place, saluant cette traversée et le programme énoncé.
En avant pour le troisième portage du jour ! Hisser les kayaks sur la jetée, grimper la jetée, tourner sur le
chemin, arriver au camping et poser les kayaks sur la pelouse. Je vis de drôles dʼéquipages : le chariot de
Dap partir chargé et revenir vide chercher le kayak suivant, mais aussi des kayaks posés tour à tour sur une
brouette trouvée là esseulée et errante, et enfin dʼautres portés par équipes de 2, de 3, de 4. Bravo lʼentraide
et pas de tire-aux-flancs !
Je me tordis le cou, au pied de la dune, pour les voir se mettre au sec et monter les tentes. Il pleuvait une
petite pluie fine qui ne les empêcha pas de dresser de bizarres totems avec des pagaies et des bouts pour
réaliser des fils à linge sur lesquels les plus optimistes posèrent gilets, jupes, blousons.... Et...attention...
patatras!!!... tout par-terre et on recommence !
La pluie cessait par intermittence, laissant espérer un séchage, tandis quʼaprès un goûter puis un apéro bien
réconfortants pour ces sportifs, Dap, qui avait été faire quelques courses, leur mitonna un frichti odorant fait
de pommes de terre cuites avec des saucisses de Molène. Les étoiles sʼaccrochèrent à sa toque tandis que
le prestige du restaurateur local fondait comme beurre au soleil.
Le tarp de Dap, bien tendu au-dessus de son kayak, servait de carré aux navigateurs, les plus costauds y
ayant traîné la table et les bancs de bois que devait regretter le couple voisin qui en avait précédemment
lʼusage et qui dînait couché sur lʼherbe et sous le crachin. La loi du plus fort...
Quelques-uns se dévouèrent pour la corvée de vaisselle sous lʼunique robinet crachotant du camping
(NDLA : camping de Molène = un robinet et un wc sans chasse ce jour-là ) et en revinrent copieusement
arrosés. Ils ne savaient pas encore quʼils ne retrouveraient pas dʼeau douce avant bien longtemps...
Tandis que Katell plongeait dans un sommeil réparateur le reste de la troupe rallia "lʼArchipel" haut-lieu de
restauration locale (enfin...avant la prestation culinaire de Dap) pour se réchauffer avec une petite bière, un
café ou une tisane et deviser gaiement.
Ils retrouvèrent au camping les vêtements trempés par lʼhumidité du soir... et se couchèrent à une heure
raisonnable car il fallait le lendemain respecter des impératifs horaires stricts pour passer le Fromveur.
La nuit fut agitée par quelques noctambules braillards et Dap copieusement "brumisé" sous son tarp, tandis
que les équipements et les tentes étaient rincés à lʼeau de pluie.
Carnets de voyage de Mimi LʼOtarie
(à suivre)